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Espace privéSPIP

Vegetal Passion

texte publié dans le cadre de l’exposition en ligne Royal Garden organisée par itsourplayground sur le site du CREDAC.


Des espaces dépeuplés à perte de vue, traversés de temps en temps par des nomades qui s’arrêtent à peine plus de quelques instants. La lumière ne décline pas et la nuit survient brusquement. Une nuit silencieuse. Mes ancêtres ont combattu pour des territoires autrement plus peuplés, une place au soleil qu’il fallait défendre. De ces combats ininterrompus, j’hérite une forme d’endurance, une volonté farouche de survivre. Je suis une sauvage.

Mes sœurs qui les premières ont été emmenées en Occident, ont été l’objet d’une curiosité exotique. Elles ont été étudiées, classées selon les bénéfices que l’on pouvait en tirer. On s’extasiait alors sur leurs formes étranges et leurs atours singuliers si différents des beautés européennes. Et nous, trop contentes de quitter nos contrées surpeuplées, avons profité du vide environnant pour nous déployer malgré le froid. Nous qui avions toujours vécu dans l’ombre, étions soudain baignées de lumière et d’attention.

Quittant les grandes cages vitrées qui nous avaient tout d’abord accueillies, nous avons été invitées dans des intérieurs où un étrange mobilier mimait des formes qui nous étaient familières. Il faisait semblant de croître, de s’élancer en courbes graciles dans l’exiguïté domestique de salons ou de salles à manger. Quelle chose étrange qu’un intérieur quand vous avez toujours vécu à l’air libre ! Pas un souffle de vent, pas un bruit. Un espace organisé où tout se dédouble en une existence symbolique justifiant l’emplacement et l’usage de tout ce qui y participe. En apparence, rien de plus éloigné du chaos des jungles. Au foisonnement d’une vie organique obstinée se substitue une réalité complexe de signes dont la lutte pour l’espace, quoique moins visible, n’en est pas moins violente.

Quand cet espace est-il devenu toxique ?

Je crois que cela date d’un changement dans l’environnement, un changement dans le goût pour l’ornemental. Un passage de l’espace domestique vers un autre type de lieu habité différemment. Bizarrement, l’on nous a attribué la tâche d’adoucir ces espaces impersonnels. D’un coup, nous partagions avec ces meubles qui avaient mimé les formes végétales, la charge de devoir représenter une entité naturelle pour atténuer ce fait : l’ère industrielle avait éloigné l’Homme occidental de la Nature comme jamais auparavant. La spécialisation de chaque individu au sein d’un système d’échanges avait produit une explosion des activités de type tertiaire ne nécessitant aucun espace spécialisé pour se développer. Au contraire, il fallait des lieux standardisés dont la chlorophylle qui teintait nos feuilles devait absorber la dureté autant que la lumière crue des tubes fluorescents.

L’origine de ces espaces blancs est peut-être à trouver du côté de l’art ? Avec son bâtiment manifeste de la Sécession, Joseph Maria Olbrich avait proposé aux arts un nouveau standard tout de blancheur et d’étendue. Des espaces mentaux semblables à celui que dessine les limites de la page blanche. Mais à la différence d’une feuille de papier dont le grain de la pulpe végétale invite au remplissage, le blanc du mur n’est pas une surface d’inscription, c’est un blanc d’une autre nuance, une surface de dépôt qui finit toujours par repousser ce qu’on lui impose. Comme l’huile repousse l’eau ou le vinaigre. Les expositions sont transitoires et glissent à la surface du cube blanc. Accompagnant ce mouvement, j’ai glissé moi aussi. La nature, même sous sa forme la plus ornementale, a semblé soudain étrangement incongrue. Enfin, les images numériques propices à la retouche m’ont privée de ma fonction dissimulatrice des excroissances électriques et autres prises de courant. On ne me voit plus guère dans les musées et les expositions qu’exceptionnellement, lorsqu’un artiste en fait la demande expresse.
Je suis aujourd’hui dans la pièce de l’agence Les ready-made appartiennent à tout le monde intitulée « Pétition de principe », installée dans l’exposition Authors and the found object sise au MOMA de New-York du 6 mai au 27 août 2030.

Des espaces dépeuplés à perte de vue, traversés de temps en temps par des nomades qui s’arrêtent à peine plus de quelques instants. La lumière ne décline pas et la nuit survient brusquement. Une nuit silencieuse. Mes ancêtres ont combattu pour des territoires autrement plus peuplés, une place au soleil qu’il fallait défendre. De ces combats ininterrompus, j’hérite une forme d’endurance, une volonté farouche de survivre. Je suis une sauvage.