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Jean-Luc Moulène


La distinction entre le réel et la réalité se matérialise dans notre capacité à percevoir le monde (réel) comme un réseau de significations (réalité). Par conséquent, lorsque l’on perçoit un objet, il importe de le classer immédiatement au sein de systèmes symboliques de valeurs afin de lui attribuer un sens. Partant de là, si l’on devait déterminer les lignes de force du travail de Jean-Luc Moulène on pourrait remarquer qu’elles pointent toutes en direction du réel.

Que ce soit dans ses photographies, ses dessins, ses collages ou ses objets, il s’agît toujours de produire des situations où la réalité se découd et laisse voir entre ses mailles disjointes une portion de réel. Ainsi, lorsqu’il affirme : « j’essaie de produire un réalisme ; cela consiste à produire concrètement un Réel à éprouver », il insiste sur le fait que c’est toujours à celui qui regarde de forger ses propres clés de lecture et de tirer des conséquences quant à sa façon de saisir des signes. C’est sous la forme de photographies qui permettent « un rapport au monde à travers son arrêt » que l’œuvre de Jean-Luc Moulène est apparue au détour des années quatre-vingt. Au vu de la diversité des méthodes employées pour réaliser ces « énigmes acceptées », on peut ici s’essayer à souligner quelques schémas récurrents dans les modes de constitutions des images.
« L’image qui se lève du texte est de la Poésie, le texte qui se lève de l’image est de la photographie » souligne assez justement les rapports réversibles de la représentation à l’écrit. Ces rapports peuvent être volontairement littéraux comme dans la série Le tunnel (2007) où il retranscrit des photographies de graffitis ou au contraire beaucoup plus complexes. Ainsi, à la nécessité d’en passer par les mots pour rendre une image intelligible répond chez l’artiste, une tactique de saturation de l’image par le sens et ce, particulièrement dans les scènes de rue. La plupart de ces photographies sont en effet dépourvues de milieu et, si elles s’organisent autour d’un événement central, celui-ci se voit très vite contester sa primauté au profit d’autres éléments que l’on pensait tout d’abord annexes. Cette multiplication des éléments signifiants rend difficile la hiérarchisation des informations présentées dans l’image et l’ensemble des combinatoires conduit irrémédiablement à un vertige de l’interprétation. Aussi, à force d’ouverture au sens, certaines images résistent à leur assimilation et se maintiennent alors à la surface du Réel. « L’image est alors le lieu du conflit plutôt que de sa représentation ».

Cependant, le rapport texte-image n’est jamais chez Moulène de l’ordre d’un discours qui orienterait les signes vers leur transparence et produirait un message. Bien au contraire, comme leur lecture engage la responsabilité de chacun, elles fonctionnent indubitablement sur le mode du « poème documenté ». Toutefois, puisqu’il s’agit de poésie, précisons qu’elle ne pointe jamais un ailleurs, mais un ici et maintenant. Quand ces images apparaissent dans l’espace public, que celui-ci soit celui de la rue, du musée, de la galerie ou du journal, leur surgissement déjoue les habitudes de consommation d’expériences visuelles. Ainsi, les images réalisées pour la Documenta X de Catherine David survenaient sans légendes au détour des pages d’un quotidien ou des rues de la ville de Kassel.
Les sujets en creux intéressent particulièrement Jean-Luc Moulène, que ce soit des objets fabriqués lors de grèves (39 objets de grèves, 1999-2000), qui combinent paradoxalement production et arrêt de travail, ou encore la série des Produits de Palestine (2002-2005) qui offrent une publicité à des objets coupés du marché mondialisé. En effet, les images qu’il réalise ne sont jamais de l’ordre du sensationnel, l’autorité du régime spectaculaire y est toujours remise en question puisque « travailler autour des lieux communs » ou « avec le sens commun », c’est dépouiller ce terme de sa connotation de banalité et envisager le commun dans son sens le plus fort, c’est-à-dire comme ce qui fait communauté.
Enfin, le rejet du style est particulièrement sensible dans le travail de Jean-Luc Moulène. Les pièces qu’il réalise pointent chacune dans une direction différente. Cette non polarisation du travail, empêche d’inscrire chacune d’elle dans le cadre d’une série qui les rendraient immédiatement intelligibles. Ainsi, lorsqu’une exposition rassemble plusieurs œuvres, on peut constater la différence des champs auxquels celles-ci participent et observer que leur accumulation ne tend pas à rendre le travail plus lisible. Bien au contraire, la grande hétérogénéité des sujets et de leur traitement empêche sciemment d’apprécier les images comme un ensemble et exige de la part du spectateur une approche particulière pour chacune d’elles. Plutôt des images disjointes qu’une série d’images donc.

Le Réel étant par définition inaccessible puisque dès qu’il survient nous plaquons sur celui-ci des lectures symboliques, le travail de Jean-Luc Moulène s’éprouve surtout dans ses qualités de résistance : un mot peut être moins désuet que notre époque pourrait le faire croire.