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Guillaume Leblon

Rupture de correspondances

Galerie Jocelyn Wolff, Paris


Il serait intéressant de dater précisément le retournement positif du terme fragile car il semblerait que ce soit en réaction à la modernité qu’apparaît une qualité de fragilité. En effet, avec l’avènement d’une société industrielle au XIXe siècle, la force de travail se trouve placée en concurrence avec une force motrice et se retrouve de fait fragilisée. Cependant, cette vulnérabilité devient alors une qualité singulièrement humaine par opposition à la puissance de la machine. S’il s’agissait de définir la fragilité en tant que catégorie esthétique, elle pourrait être le signe d’une stabilité précaire. Ainsi, dans l’exposition de Guillaume Leblon Rupture de correspondances , Frame of a Window , deux séries de fines lamelles de verre appuyées sur le mur, qui ploient sous leur propre poids à la limite de la rupture, offrent avec une grande économie de moyen l’image d’un état (la ligne) sur le point de basculer dans un autre (le bris). De même, le sol de la galerie en partie recouvert de larges bandes de papier blanc met en demeure le spectateur de visiter l’exposition au risque de ternir de ses pas la fine surface immaculée placée à ses pieds. Ce risque de dégradation par l’usage (ici, la visite de l’exposition) pourrait être une autre caractéristique de la fragilité.

Parfois même, l’usage n’est tout simplement pas possible. Ainsi, la pièce intitulée Puits qui est la représentation imagée d’un puit réalisée à partir d’un empilement de briques courbes en terre, revendique totalement son utilité factice. Son aspect manufacturé évoque une pratique quasi-artisanale, tandis que l’argile employée pour cette pièce renvoie à la vidéo intitulée Notes où l’atelier est envahi par une boue argileuse qui métamorphose le lieu en un paysage dans lequel l’activité de l’artiste perd de son évidence. Car l’instabilité n’est pas uniquement liée à la physique des matériaux, souvent dans le travail de Guillaume Leblon, c’est la fonction de l’objet représenté qui est ambiguë. Ainsi, la pièce intitulée Meuble [1], tout en convoquant l’ensemble des éléments susceptibles de figurer du mobilier, ne délivre aucun indice sur son usage.

Selon Panofsky, un objet est perçu comme un objet d’art quand la forme l’emporte sur la fonction. Si l’on s’en tient à cette simple définition, on remarque que l’ensemble des pièces présentées à la galerie Jocelyn Wolff sont soit fragiles, factices ou encore ambiguës, autrement dit, qu’elles ont en commun un certain anti-fonctionnalisme [2]. Cependant, si elles s’affirment sans équivoques comme des objets d’art, elles ne visent pas pour autant un rétablissement de l’autonomie de l’oeuvre. En effet, dans leurs manières de jouer l’ouvrage contre l’oeuvre, elles s’affirment plutôt comme le produit d’une activité faible , dans le sens que Gianni Vattimo donne à ce terme [3]. Au final, Rupture de correspondances confirme cette capacité qu’à Guillaume Leblon de réaliser des espaces qui résistent à la classification avec la fragilité comme principe actif du travail.

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[1Dont les élément sont maintenus ensemble par un système de clés.

[2La fragilité peut aussi être une critique du fonctionnalisme en cela qu’elle s’oppose à la valeur d’usage des objets sans revenir à l’ornement.

[3Pour Vattimo, le passage du moderne au post-moderne est formé comme un passage d’une pensée " forte ", à une pensée faible".



Aurélien Mole 2008© courtesy Art21