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Raphaël Dallaporta

Vanités

Raphaël Dallaporta est né en 1980, il a étudié aux Gobelins puis à la Fabrica. Influencé par Depardon, Avedon, Walker Evans et Irving Penn, il a produit récemment une série intitulée « antipersonnel » qui a déjà été exposée aux rencontres d’Arles cet été. A l’occasion de l’exposition d’une partie de cette série au centre photographique d’Île-de-France, il est intéressant de revenir sur la démarche qui a conduit à ce travail polysémique et engagé.


Comment catégorises-tu ces recherches : c’est un travail d’investigation, un travail artistique, un travail de reportage ?

Je pense qu’un des gros avantages de mon exposition lors des Rencontres d’Arles c’est qu’on a compris qu’il s’agissait d’un travail documentaire, et je ne veux pas le sortir de cette catégorie-là. Ensuite, je peux vendre à des fonds qui contiennent des pièces d’artistes, mais je ne me prends pas pour un artiste. Ça peut suffire d’être photographe, je ne suis pas plasticien, je n’utilise pas la photographie, je fais de la photographie.

Comment travailles-tu techniquement ?

Dès que je peux c’est à la chambre, comme avec les mines par exemple, ça a l’avantage d’imposer une vision claire de ce que l’on veut faire. Moyen ou grand format, très peu de 135 avec lequel j’ai du mal. Je travaille en argentique, mais rien ne m’empêche de faire du numérique.

D’où te vient le sujet des mines ?

J’ai trouvé en France, dans une école militaire, une collection de modèles originaux ramenés des quatre coins du monde qui sert aux formations. Quand ils m’ont ouvert leur vitrine et que j’ai vu ces 300 mines, j’ai senti que je tenais là quelque chose que j’avais recherché pendant des années. La plupart des modèles revenaient du terrain et ils en portaient les séquelles, ainsi, quand on regarde les tirages, on voit qu’il s’agit de vraies mines et c’est pour ça qu’il n’y a pas de retouches sur ces images, c’est important. J’avais envie de révéler que c’étaient avant tout des produits, c’était une belle façon de communiquer et de documenter ces objets très difficiles à trouver.

Est ce que ce travail n’est pas le signe que l’on ne peut plus témoigner d’un conflit directement mais qu’il faut maintenant produire des images qui obligent à plus de recul de la part du spectateur ?

J’admire certains travaux de reporters : je pourrais citer Stanley Green sur la Tchétchénie, c’est vraiment un travail d’investigation sur un conflit dont on ne parle pas. C’est un acharnement fantastique sur un sujet. Mais pour attirer l’attention sur un sujet, il est bon d’envisager à d’autres moyens que le reportage : j’avais vraiment envie de traiter le sujet des mines, d’éveiller les gens sur ce problème de manière non humaniste mais en le traitant dans sa globalité. Ça n’est pas qu’un problème humanitaire, c’est un problème écologique, économique, social et politique. L’enjeu n’est pas simplement de fournir des prothèses à des enfants : C’est bien beau de témoigner sur les victimes mais ça ne prend pas le problème en amont. Pour faire ça, étonnamment, il faut se situer dans l’après et pas dans l’instant, pas dans la victime ou l’accidenté. Je préfère donc adopter une posture qu’on peut critiquer comme distante mais tant qu’on n’aura pas détruit tous les stocks d’armes antipersonnel et les mines posées, il y aura encore des victimes.
Tu ne te places donc pas dans la temporalité du reporter de Guerre.

Non, moi, j’aime la temporalité de l’après, « l’instant décisif » ça n’est pas mon écriture. Je pensais aller sur le terrain pour photographier les paysages de champs de mines et témoigner d’accidents qui se seraient produits six mois, un an auparavant. Mais j’ai trouvé un autre traitement que je juge plus approprié. Même si je crois encore à une pratique sur le terrain : il y a des travaux fantastiques à faire pour documenter l’Afghanistan ou la Tchétchénie, je reste attaché à cette temporalité de l’après.

À propos de « l’après », quels types de retours as-tu eu sur la série des mines ?

J’ai eu un très bon accueil à Arles et ça a été très encourageant. Je ne veux pas dire que l’on se sent isolé quand on fait de la photo documentaire, mais ce sont des projets très difficiles à réaliser à priori. Les mines, c’est une série que j’ai autoproduite parce que les ONG que je suis allé voir n’ont pas soutenu l’idée quand je la leur ai présentée. Ils ne communiquent pas encore comme ça, ils pensent encore que la meilleure manière de communiquer est d’apitoyer les gens en leur montrant les victimes. De mon point de vue, les mines avaient une force esthétique, une curiosité complète qui pouvait faire penser à des objets de design, et c’est sur cette ambiguïté que j’ai joué. En rendant esthétiquement « attirante » cette arme qui mutile et fonctionne comme un piège, j’ai fait en sorte qu’il y ait une similitude entre l’objet et son traitement ce qui contribue au fait que la série fonctionne.

Il n’y a pas un risque de confusion dans tes intentions ?

Bien sûr que non, je n’aurais jamais vendu ces images à des marchands d’armes ! Simplement, j’aime communiquer à travers les objets, ça permet de faire des slogans directs. Je sais bien que photographier une arme, comme un pistolet par exemple, c’est toujours très facile, très esthétique, très beau. Mais je considère que les mines sont simplement là pour attirer le regard, et au final ce ne sont pas les images qui dénoncent, ce sont leurs légendes. Je ne crois pas aux images choc : Il est dangereux de mettre une image sans légende. Il n’y a donc aucune ambiguïté quant à ma volonté de ne pas faire vendre des mines, par contre je veux en poser ? Avec ce sujet, je veux aller dans tous les pays qui en on produit. Pour l’année de la France en Chine, il y aura douze modèles posés dans ce pays qui est le second producteur mondial d’armes antipersonnelles.

Poser / Exposer ? On confond quelque part l’image et l’objet ?

Oui, c’est ça, poser des mines dans les pays qui en ont produit ! Parler des images, c’est intéressant, mais parler de l’objet qu’elles représentent c’est quand même mieux ! C’est pareil pour l’accrochage des Rencontres d’Arles : j’ai choisi un texte qui n’était pas directement sur ma démarche comme l’était le texte de Martin Paar, au profit d’un texte de Jodie William, prix Nobel de la paix en 1997 pour la campagne contre les mines (ISBC). Son texte expliquait l’évolution, le chemin parcourus et ce qui reste à faire pour vivre dans un monde sans mines.

Il suffit de parler du sujet représenté et là, la photographie devient vraiment très intéressante. Ce que je n’aimerai pas ce serait de produire des séries qui ne soient qu’esthétiques. Si le questionnement du spectateur se résume à : « les mines c’est beau alors que ce sont des choses affreuses », ça ne m’intéresse pas, ça n’a aucun sens par rapport à l’engagement qu’il y a derrière. Si, j’esthétise fortement mes séries, c’est pour attirer le regard sur une cause sociale et ça je veux vraiment le garder.



©Aurélien Mole 2006