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Sophie Calle

Merci monsieur Ferdinand Monoyer DM !

Tu te souviens être entré en file indienne, avec ceux qui étaient avec toi pour ces trois jours du service militaire. Tu a entendu les mêmes lettres se répéter vingt fois avant de passer à ton tour devant l’ophtalmologiste et son petit panneau blanc situé à cinq mètres de toi. Mécaniquement tu as répété l’ordre des caractères que tu avais déjà trop entendu alors que tu attendais et le médecin t’a jugé apte alors que tu n’y voyais presque rien.

D’emblée ce souvenir te revient en mémoire tandis que tu contemples l’affiche de l’exposition rétrospective de Sophie Calle à Beaubourg. Sur fond turquoise, la grande Sophie se cache un oeil, sur sa droite un petit rectangle blanc présente sur trois lignes décroissantes en taille le titre de l’exposition : Sophie Calle m’as tu vue ?

C’est donc sous le signe du contrôle qu’il convient d’aborder l’exposition qui occupe une partie du dernier étage du centre Pompidou. Contrôle dans le sens de vérification, de la même manière que tu vas chez l’ophtalmologiste vérifier le bon fonctionnement de ta vision. En effet, toute l’exposition, semble te proposer de valider les liens qui unissent les images au texte. Tu peux alors vérifier que la chambre d’hôtel où elle apprit sa rupture est bien sordide, que son lit prêté à un nouveau célibataire lui a bien été retourné ou encore que tous les objets présentés dans la « chambre » sont bien ceux dont parlent les histoires racontées le long de la rambarde qui clos ce lieu.

A ce qui pourrait être la déception d’un simple constat Sophie ajoute plusieurs dimensions à son travail, l’articulant avec la notion de souvenir et celle de fiction. Travail contractuel à plusieurs niveaux puisqu’il se développe parfois sous la contrainte et propose toujours au spectateur le même contrat que le roman, à savoir une adhésion quant à la vérité des faits rapportés.

Comme pour le panneau de monsieur Monoyer c’est sur des lettres que s’éprouve le regard. Toute l’exposition te place alors dans la position de lecteur, c’est à dire en condition d’absorbement ce qui tendrait à créer une autonomie du spectateur. Et de ce point de vue le dispositif est efficace, les longs textes brodés sur du tissu ou Sophie alterne une variation de point de vue sur l’histoire de sa rupture et le récit l’expérience la plus douloureuse d’inconnus captivent facilement le lecteur dés que celui-ci consent à s’y intéresser. Chaque petits souvenirs perpétuellement surmontés de la même image, parce qu’ils font appel à la toute petite histoire au lieu de convoquer la grande H majuscule, renvoient au vécu de chacun.

Mais, comme chez l’opticien, tout est question de distance, si l’on ne voit pas les petits caractères il n’est pas possible de se rapprocher. Alors, à moins de sur-voir il reste dans toute pièce, une part de mystère. Prenant le postulat de se dévoiler en exposant sa vie privée, Sophie n’en demeure pas moins cachée, une part d’elle nous échappe de la même manière que sa main occulte sur l’affiche la moitié de son visage.

Tout comme l’oeil gauche de l’affiche est à la fois caché et aveugle, cette impossibilité de voir renvoie aussi à la partie du travail qui concerne les non-voyants à qui Sophie pose la question de l’esthétique. La présentation du travail consiste en trois cadres superposés, un portrait en gros plan du visage du non-voyant, un texte où est inscrit ce qui pour lui représente la beauté et la représentation de ce qui est cité dans le texte. Il convient ici d’insister sur ce qui te semble être une des failles récurrentes du travail de Sophie : la figuration du visage. Que l’artiste décide de se prendre comme sujet, soit ! Endosser sur son identité le désir de voyeurisme du spectateur, en offrant à sa curiosité du texte, c’est à dire de l’histoire est une position qui, au fil des années, à enrichi le travail de cette artiste tout d’abord anonyme. Mais en ajoutant du texte à des visages autres que le sien, Sophie produit une tautologie. Parce qu’elle ne sait plus montrer et se contente de démontrer, cette partie est la plus faible de l’exposition.

On pourrait aussi reprocher à Sophie son coté m’as tu vues, ce désir de s’incarner en star qui transparaît dans ses travaux touchant à la filature et plus généralement dans cette exploitation de l’ego. Mais à nouveau l’affiche, peut-être la pièce la plus réussie de l’exposition fait office de dénégation et Sophie s’en tire en souriant.
A l’exposition Sophie Calle tu donnes donc huit dixième à l’oeil droit et sept dixième à l’oeil gauche, ce qui n’est pas mal pour une femme de cinquante ans !



Aurélien Mole 2003©
photographie : Aurélien Mole 2006©