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Pierre Leguillon

Haim&Hains

Je m’voyais déjà
Exposition au Passage de Retz


Plus que tout autre, le rendez-vous de l’élection présidentielle est le moment où la petite histoire rejoint la grande. Le suffrage universel donne à chaque citoyen un rôle dans la marche des évènements et les affiches de campagne sont des éléments de la mémoire collective avec lesquels chacun entretient un rapport particulier. Sujet consensuel sur lequel il serait facile d’aligner des lieux communs, cette exposition co-curatée par Pierre Leguillon au Passage de Retz gagnerait à être analysée en la rapprochant, par exemple, du travail d’Haim Steinbach : une pratique du display au sein de laquelle il s’agit d’organiser différentes catégories d’objets. En effet, le parti pris de l’accrochage incite à penser que ce qui est montré importe autant que son mode de présentation au public. In fine la véritable question serait : dans le cadre d’un événement à caractère didactique sur l’image du candidat à l’élection présidentielle, comment montrer des affiches de campagnes ?

Steinbach se sert de l’étagère comme d’un élément générique et constant qui permet de canaliser l’attention sur les différences entre les produits qu’il aligne dessus. « L’objet devient ici un signifiant, témoignage d’une époque au même titre qu’un tesson archéologique, exprimant un mode de vie et de représentation [1] ». Chez Leguillon, on retrouve une pratique similaire du positionnement [2]à travers l’utilisation de dispositifs. Parmi ceux-ci, les panneaux à l’aspect scolaire sur lesquels des images sont maintenues par des aimants dans la seconde partie de l’exposition. Sur ces derniers, les documents sélectionnés dans des fonds d’archives hétérogènes sont réinterprétés, aucun n’est reproduit dans son format d’origine et le parti-pris de leur juxtaposition souligne la manipulation d’images, elles-mêmes destinées à manipuler l’opinion. L’agencement permet ici une mise à distance du sujet. Quant aux affiches de campagnes, elles sont encadrées, très loin de leur usage premier, mais surtout, elles sont disposées au sol ou appuyées contre le mur, ce qui redouble cette mise à distance de leur fonction première : être placardées à la verticale . Cependant, là où Steinbach joue la sobriété, Leguillon propose l’abondance et ce, d’autant plus qu’au cours de l’exposition de nouveaux éléments viendront s’ajouter. Ce jeu d’accrochage où rien n’est construit, tout est posé est particulièrement visible dans l’empilement pyramidal de la même affiche de Mitterrand en différents formats. Marqueur du temps qui passe ? L’affiche du candidat l’est assurément, sa déposition au sol n’est d’ailleurs pas sans évoquer un alignement de pierres tombales bien que cette impression soit contredite par la scénographie légère et fragile où rien ne semble fixé de manière définitive. Pourtant, l’accrochage n’est pas le seul travail artistique de l’exposition. Le « Viens » de Marylène Négro, discrètement projeté sur un grand rideau blanc, vient rejouer le motif du slogan tandis que les affiches lacérées de Villéglé reformulent ce support en surface où se télescopent couleurs et bribes de mots.

Enfin, il est intéressant de constater que l’affiche de Je m’voyais déjà n’en était pas une à l’origine. L’image, représentant un homme de dos utilisant un livre pour porter son regard loin sur un horizon ensoleillé, est en réalité extraite d’un diaporama de Pierre Leguillon. D’une certaine manière, on pourrait dire que cette image tourne le dos au sujet de l’exposition ! En cela, elle est emblématique de la divergence de points de vue des deux commissaires. Car la dynamique de Je m’voyais déjà repose sur deux positions radicalement différentes : celle de l’artiste et celle de l’historien. Ainsi, l’accrochage de Pierre Leguillon vient en contrepoint de l’analyse sémiologique faite sur l’image du candidat par Laurent Gervereau. Ce dernier, qui s’est fait le spécialiste de l’interprétation des images [3], est donc à l’origine du découpage thématique en sept représentations fondamentales des aspirants présidents. Malheureusement, ce versant didactique de l’exposition devient redondant lorsqu’on comprend que les affiches sont elles-mêmes leur propre cartel.

On aurait donc souhaité que le travail fut mieux partagé et que la partie explicative s’en tienne strictement au texte d’accompagnement. Ainsi, dans cette masse d’images et de slogans à l’urgence obsolète, organisée afin que des associations d’idées puissent surgir, l’esprit de Raymond Hains qui flotte sur cette exposition, aurait tout à fait pris ses aises.

Aurélien Mole et Remi Parcollet

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[1catalogue John Knight-Haim Steinbach, Bruxelles : Palais des beaux arts, 1991.

[2« le positionnement est de l’ordre du sens, et le juxtapositionnement de l’ordre de la sensation » Voir Robert C. Morgan Monographie sur une exposition de Haim Steinbac h in « Haim Steinbach » Transversalité 2 capcMusée d’art contemporain de Bordeaux, 1990, p.5

[3On lui doit notamment, Le dictionnaire mondial des images , ed. Nouveaux Monde, 2006 ; Montrer la guerre ? : Information ou propagande , Isthme éditions (2006) ou encore Voir, comprendre, analyser les images , La Découverte, 2000.



Aurélien Mole & Remi Parcollet 2007© courtesy Art21