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Clément Rodzielski

Le souci des images

Aux temps quasi lointain de la photographie argentique, il existait un moment entre la prise de vue et le développement du négatif où la pellicule, bien qu’impressionnée par la lumière n’en laissait rien paraître. L’image était bien là mais elle était invisible : on la disait latente. Son invention datait du daguerréotype lorsqu’il fallait diminuer des temps de poses déjà bien trop longs. De cette façon, on évitait d’attendre que l’image se forme à la surface des plaques en argent poli de Daguerre. Ainsi, même si rien ne semblait se dessiner de prime abord, les vapeurs de mercure révélaient l’impression dans un second temps.
On pourrait ainsi dire du travail de Clément Rodzielski qu’il est « mercurien », puisqu’il consiste à révéler des images et des compositions latentes et parfois même à produire ces dernières. Par une série de gestes (imprimer, peindre, isoler, agrandir, découper, redoubler, bomber…) il expose durablement des signes, des images que nous avions sous les yeux sans les voir. A cette cécité qui s’origine dans une certaine indifférence, une apathie visuelle vis à vis d’images en incessante circulation et une lassitude vis à vis de leur disponibilité, l’artiste oppose une insatiable attention. Pour Rodzielski, le signe est partout et, si nous ne prenons pas garde, il peut tout simplement nous échapper et s’évanouir à jamais. C’est ainsi que pour Sans titre (Cary Grant), il expose une série de cartes postales figurant des acteurs dont l’un des exemplaires est marquée d’un adhésif biffé d’une croix. Ce signe incertain est en fait un signal que le vendeur auprès duquel il s’était procuré ces images s’était fait à lui même pour indiquer que son stock de cartes postales arrivait à épuisement. Les cartes sont présentées sur un tasseau qui reprend la couleur dominante des cartes qu’il supporte. Il s’agit bien ici d’un signe trouvé, au même titre que les compositions que forment ces grands panneaux noirs disposés en quinconce qui ont pour origine ce jeu consistant à colorier les cases d’une page en ne mettant jamais la même couleur dans des cases adjacentes. Dans Sans Titre (2008), ce sont les cases noircies qui signifient une impasse et un échec que Rodzielski décide d’agrandir de façon sculpturale au coté d’exemples trouvés de ce passe temps. Preuve qu’un signe disponible peut faire une bonne composition.
Car, s’il s’agit de s’approprier des signes qui appartiennent à d’autres autant utiliser ceux qui sont déclassés, ceux qui n’ont plus de valeur pour leur propriétaire. L’affiche de cinéma qui annonce un film qui n’est plus programmé et dont on trouve plusieurs occurrences dans le travail, pourrait exemplifier ces images qui subsistent alors que leur utilité a passé. Il en va de même, pour les magazines de mode qui, par essence, se démodent et perdent de leur intérêt. Les compositions qu’obtient Rodzielski par une série de découpes obliques permettent de regarder le magazine comme une réserve de compositions qui seraient dissimulées dans son épaisseur et non plus comme le support d’un flux d’images publicitaires transitoires. L’absence de mots dans ces composition souligne que le contenu informatif de l’image importe toujours moins que ses qualités matérielles.
C’est sur cette matérialité Rodzielski appuie son travail et pour cette raison, le passage de l’écran à l’impression est un geste récurent dans l’ensemble de œuvre. Les images qui existent et circulent uniquement par la médiation numérique peuvent elles aussi être qualifiées de latentes, puisqu’elles sont stockées quelque part et n’apparaissent qu’à la demande. Le travail de Rodzielski consiste alors à leur donner une existence tangible. Ce processus de réification exalte les qualités particulières de ce type d’images qui se trouvent soudain douées d’un envers, d’un endroit, de bords, de dimensions et d’une pesanteur. Bref, d’une matérialité qu’il est possible de triturer comme pour la pièce intitulée Sans titre (Jean-Louis Murat). Il en va de même pour Sans titre - impression inkjet sur format A4, des compositions que Rodzielski réalise en imprimant des images de site web sauvegardés en GIF. Ce format qui compresse les images en réduisant leurs nuances à quelques couleurs témoigne des premier temps du web (1.0), quand le faible débit de la connexion interdisait l’affichage de pages trop lourdes. Quasiment obsolète aujourd’hui, ce type de motif s’accumule dans la mémoire des navigateurs internet comme des poissons dans un filet trainant. Disposés les uns sur les autres sur une feuille de format A4 verticale, ils forment des éléments tout fait pour voudrait réaliser des compositions abstraites et colorées.
A nouveau, le contenu importe moins que la découpe et Rodzileski cherche souvent des cadres plutôt que des sujets. Lorsqu’il utilise les laies des papier peints figuratifs qui représentent, une cascade, un sous–bois, un bord de mer c’est parce qu’elles sont déjà une coupure qui cadre involontairement des éléments dans le motif. De ces cadres trouvés il est alors possible de faire une composition à partir de différents papiers peints qui insistera sur ces découpes fortuites que la standardisation impose à ces images. La composition qui réunit des éléments disparates procède alors en suivant l’adage selon lequel l’union fait la force. Dans cette quête de cadres préexistants, une autre tactique consiste à repérer des surfaces sur lesquelles il devrait y avoir des images pour occuper celles-ci avec un travail de peinture. A l’exemple du quatrième de couverture de la revue MAY sur laquelle l’espace publicitaire n’avait finalement pas trouvé preneur Sans titre (MAY), la surface laissée blanche est alors considérée comme une sorte de proto palimpseste qui en appelle à son recouvrement.

Cette capacité de Rodzielski, à révéler et à fixer durablement des images, trouve un contrepoint dans la fabrication d’images précaires. Pour toutes image sauvée de la disparition, l’artiste en produit de nouvelles dont l’évanouissement est programmé. Ce peut être des images qui servent de fond à un premier plan, des compositions en libre service qui seraient amenées à s’éparpiller au dépend du motif qui les unifiait de prime abord (Document 1) ou encore des dessins intercalés dans les revues gratuites distribuées à l’entrée des galeries. Par ces gestes, Rodzielski transmet au visiteur son souci des images puisque le destin de ces pièces dépendra entièrement de l’attention que lui portera celui qui se l’approprie.



©Aurélien Mole 2010 courtesy Catalogue magazine