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Hiatus

Texte écrit pour le site Un coup de dés.


Mon nom est Aurélien Mole, je suis historien de l’art et je conclu en ce moment même ma thèse que je devrais soutenir en septembre 2075. Ce qui me distingue de mes pairs qui exerçaient un demi siècle plus tôt tient en trois mots : « le Grand Krach ». Un acte de cyber terrorisme survenu en 2055 qui causa un hiatus dans la marche de l’humanité. Mais était-ce encore une marche en 2050 ? Si l’invention de l’imprimerie avait provoqué une véritable révolution en permettant une diffusion des connaissances sous forme de codex inconnue jusqu’alors, que dire du double bouleversement que constituèrent à quelques décennies d’écart, l’invention de l’informatique et la connexion de terminaux via Internet ? Tout comme l’invention de Gutenberg en son temps, ce changement profond des rapports de l’Homme à l’information, c’était fait de manière fluide. La puissance des ordinateurs avait cru de façon constante tandis que leurs composants se miniaturisaient. Cette croissance couplée avec les réseaux de télécommunication avait permis à l’orée des années 1980 de connecter entre eux des postes de travail distants de plusieurs centaines de kilomètres. Dès lors, la bande passante avait augmenté de concert avec la puissance des micro processeurs, l’ordinateur de bureau était devenu familial, chacun était devenu son propre sténodactylo. Si la lenteur des premières connexions internet prêtait à sourire, la quantité d’information échangeable augmenta à la vitesse de la lumière avec la fibre optique. En mois de vingt ans, les habitudes communicationnelles de chacun changèrent du tout au tout. Permettant à chacun de devenir émetteur d’informations, la quantité de données produites explosa. Les centres de données, bâtiments discrets renfermant des centaines de milliers de serveurs interconnectés, se multiplièrent sans parvenir le spectre de la saturation. Le stockage virtuel, appelé alors « nuage », permit à chacun de posséder un espace en ligne où accumuler ses données. Bien sûr les médias du XXe siècle pâtirent de cet engouement pour les écrans et en 2030, le Monde publia sa dernière édition papier. Dans la foulée, il fut décidé une campagne colossale de numérisation menée par Google et ses robots. Quiconque voulait se débarrasser de sa bibliothèque pouvait faire appel à leurs services. Des déménageurs venaient chez vous emballer vos livres selon le classement que vous leur aviez assigné. Ils chargeaient leurs cartons dans un grand camion blanc et, sous quelques semaines, vous receviez via Internet une adresse où retrouver votre bibliothèque numérisée et classée. Tout cela gratuitement. Il était possible de trouver des films publicitaires montrant ce qui arrivait aux ouvrages une fois la porte du camion blanc refermée sur eux. Dans de grands hangars à la périphérie des villes, une noria de véhicules immaculés déchargeait les cartons sur des tapis roulants. Le code barre sur chacun d’eux était scanné puis ils circulaient sur un réseau dense et silencieux jusqu’à parvenir dans le secteur qui leur était désigné. Là, un robot Google, sorte de haut cylindre monté sur roulettes et équipé d’un bras mécanique, ouvrait le carton et extrayait les livres un à un avant de les enfourner dans une ouverture ménagée sur leur coté. Chaque robot était équipé d’un scanner capable d’accéder au contenu du livre sans même l’ouvrir. Une analyse chimique permettait en effet de dissocier les encres du papier, modélisant ainsi un bloc d’encre qu’il suffisait ensuite de découper virtuellement en tranches pour retrouver chaque page. Avec ce système, numériser un livre était devenu une question de secondes puis de micro-secondes. Ce que devenaient les ouvrages ensuite n’était pas montré.
Les quelques réticences qui avaient accompagné la publication de cette offre de services avaient vite été balayées. Quiconque héritait d’une bibliothèque préférait la consulter sous forme numérique. Vers 2040, Google annonça qu’il avait numérisé la plupart des ouvrages publiés depuis 1950. En 2045, une autre annonce nous informa qu’il venait de numériser la totalité des livres publiés de puis la Bible de Gutenberg. Bien sûr cette gigantesque campagne de numérisation avait ses angles morts, les ouvrages les moins diffusés, les fanzines, les livres d’artistes passèrent entre les mailles du filet. Qu’importe ! Le travail accompli était énorme et la quantité d’ouvrages présents sur les serveurs de Google était incommensurable. Face à cette nouvelle accessibilité des données, les gouvernements furent obligés de faire évoluer leurs législations disparates sur le droit d’auteur. Plusieurs réunions internationales eurent lieu et, à la suite d’âpres débats, il fut décidé de privilégier une rémunération forfaitaire des auteurs en échange d’un libre accès aux données. La première taxe mondiale fut donc ajoutée aux abonnements internet pour financer cet ambitieux projet. Quelques années plus tard, la fiabilité du service encouragea certaines archives nationales à fusionner leurs services avec le géant de l’industrie numérique. L’accès via terminal avait déjà réduit la fréquentation de ces institutions dont les conditions de conservation s’étaient fortement dégradées en raison de contraintes budgétaires. Ce fut le signal qui conduisit tout a chacun à reconsidérer son rapport aux archives. Le papier fut donc progressivement abandonné, ce qui permit à la pression démographique de déborder encore un peu plus d’espace vital sur les forêts. Parallèlement, ce fut aussi les premiers signes avant-coureurs du Grand Krach.
Des voix s’étaient déjà élevées contre la monopolisation du savoir par un groupe privé, en France, le groupe parlementaire Anonymous s’était d’ailleurs illustré en quittant l’assemblée nationale pour ne plus revenir. Des pétitions avaient été signées par des millions de personnes sans parvenir à infléchir la marche des événements. Face à cette impuissance, certains choisirent donc la clandestinité. Plusieurs groupuscules de cyber terroristes apparurent alors mais très vite l’un se distingua par la puissance symbolique de ses attaques. The Archivist, puisque tel était son nom, s’en prit tout d’abord aux données en ligne à l’aide de virus sophistiqués inspirés par l’Oulipo, un groupe littéraire de la seconde partie du XXe siècle. Leurs virus ne détruisaient pas les archives mais ils leur imposaient des modifications qui en cryptaient le sens. Cependant, ce fut avec la première attaque physique des bâtiments contenant les serveurs qu’ils frappèrent durablement les esprits. Avec l’aide probable de complices infiltrés, ils parvinrent à placer une bombe IEM à l’intérieur de l’immeuble. En explosant, l’impulsion électromagnétique mis hors de service tous les instruments électriques dans un périmètre de plusieurs pâtés de maisons. Les données présentes sur les serveurs furent effacées en un instant. Bien sûr, ces données n’étant pas uniquement présente à cet endroit, elles purent être reconstituées à quatre-vingt pour cent. Cependant, ce trou dans le maillage informatique causa une augmentation de trafic sur plusieurs unités de stockage directement connectée à celle-ci et elles durent être mises hors service le temps que le réseau se régule. Dans les ruines du bâtiment on trouva sur un mur un grand « A » bleu qui mit tout de suite Interpol sur la piste de l’Archiviste. Plusieurs personnes furent arrêtées et placée en détention dans l’attente d’un jugement qui ne vint jamais. D’autres attaques du même type eurent lieu au début des années 2050, puis elles s’espacèrent jusqu’à disparaître totalement l’année 2054.
Le premier janvier 2055, une attaque coordonnée fit sauter soixante pour cent des centres de données du monde entier, les quarante pour cent épargnés se sabordèrent en essayant d’endiguer le flot de demandes qui leur parvinrent en un instant. On sait maintenant que les bombes IEM étaient dissimulées dans des unités de stockage provenant toutes du même fabriquant SUN YOUNG situé en Corée. Cette entreprise, en pointe dans le stockage ADN, était parvenue à signer plusieurs contrats qui lui accordaient un quasi monopole dans le domaine de la conservation des données. La confusion qui s’ensuivit permit à l’Archiviste de prendre contrôle de plusieurs ogives nucléaires iraniennes qu’il fit exploser la stratosphère au dessus des 30 plus grandes villes détruisant irrémédiablement toutes les informations contenues sur support électronique.
Un tel événement ne fut possible uniquement parce qu’une attaque d’une telle ampleur n’avait été anticipée. Il fallu plusieurs années pour rétablir les réseaux électriques, entre temps la plupart des sociétés tombèrent sous le coup d’une loi martiale visant à maintenir l’ordre. Il s’en fallu de peu pour que le monde bascula dans l’anarchie la plus totale. Les économies s’écroulèrent toutes, seul l’or contenu dans les banques centrales et fédérales permit de maintenir une effectivité des devises. La monnaie papier dont l’usage avait presque été remplacé par celui de la carte bancaire, retrouva soudain une place prépondérante. Les commerces qui s’étaient quasi exclusivement concentré sur la vente en ligne ouvrirent à la hâte des magasins une fois la sécurité assurée et les échanges globaux se délitèrent au profit de réseaux locaux.
Ce n’est pas l’attaque qui précipita la chute de Google mais le scandale qui s’ensuivit lorsque le Xi-Lin, le PDG annonça que seuls les ouvrages les plus importants avaient été conservés tandis que le reste partait au pilon. Bien sûr la politique de conservation du groupe était des plus erratique, elle avait d’abord été confiée à des historiens, mais le nombre d’ouvrages dépassa immédiatement les capacités de ceux-ci et pour des raisons économiques elle fut confiée à des machines dont les choix étaient basés sur des algorithmes déduis les demandes faites en ligne.
Dans le domaine culturel, les musées connurent un regain de fréquentation puisque aucune image d’œuvre ne circulait plus. Dés le rétablissement d’un semblant de paix civile et les besoins les plus essentiels satisfaits, la communauté européenne favorisa les professions liées à l’histoire pour tenter de retrouver et sauvegarder le maximum d’informations liées à l’avant Krach. Le métier d’historien et celui d’électricien furent dans l’ensemble des professions des années 2060 parmi les mieux rémunérées (selon les critères actuels). Les attaques ayant principalement visées les capitales et les mégalopoles, les informations disponibles à ces endroits étaient quasiment nulles. Paradoxalement, les lieux éloignés des grandes villes furent soudain considérés comme de véritables mines de savoir.
Ayant embrassé la carrière d’historien de l’art ainsi que plusieurs dizaines de milliers de mes pairs, je me suis spécialisé dans l’archéologie numérique des centres d’arts et plus particulièrement sur le Parc Saint Léger situé dans le village de Pougues-les-Eaux. Comme il s’agit plus d’une campagne internationale visant à reconstituer des archives, ce sujet ne procède pas d’un choix mais d’une attribution. Outre quelques vestiges de papier, j’ai pu accéder à différents supports d’archivage dont je peux extraire des images dégradées mais des images quand même. J’ai pu me rendre sur place à plusieurs reprises et en plus des documents iconographiques et textes collectés, j’ai pu enregistrer des témoignages oraux de visiteurs du centre d’art. En comparant, ces dernières données avec celles d’autres historiens, je me rends compte que l’impact des expositions sur la mémoire des visiteurs a été extrêmement fort. Il m’est donc possible d’extraire de ces témoignages des informations beaucoup plus précises que celles obtenues auprès des habitants des grands centres urbains. A ces endroits là, le Grand Krach a effacé toutes les images et les souvenirs, qui ne peuvent retenir la totalité des événements programmés alors, sont parcellaires.
A partir de documents et de sources orales que je collecte aux alentours du Parc Saint Léger, je suis quasiment parvenu à reconstituer ce que fut la programmation du centre d’art dans et hors les murs. A partir de ces informations, d’autres historiens travailleront pour extrapoler ce que fut la vie culturelle en Europe entre 2000 et 2075 et tenter de réécrire ainsi une histoire par les marges.