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Olivier Roller

Pour la photographie, les années 1990 ont été le tournant de nombreux changements initiés dans les années 80. Dans le domaine de la presse notamment, le photojournalisme a trouvé de nouveaux débouchés vers la sphère culturelle pour pallier la crise qu’il traversait depuis les années 70. Comme le rappelle Michel Poivert, c’est à la faveur d’une inscription de la photographie dans les musées et au sein du marché de l’art que la notion d’auteur est apparue pour légitimer une nouvelle photographie qu’on pourrait qualifier « d’Histoire » par référence au genre pictural. Dans ce cadre la pratique d’Olivier Roller est symptomatique de l’évolution de l’un des autres domaines de la presse qui se trouve être aussi un genre pictural : le portrait.

Appartenant au cénacle des photographes travaillant pour une presse encore concernée par l’image, Olivier Roller réalise depuis dix ans des portraits d’écrivains, de musiciens, d’artistes, de comédiens. À rebours d’une photographie qui se voudrait être le miroir de l’âme, sa pratique se caractérise surtout par une volonté de dépouillement qui conduit le sujet photographié à la bi dimensionnalité de son apparence.


Comment procèdes -tu pour réaliser un portrait ?

En me focalisant sur la peau et le regard et en laissant de côté une histoire individuelle. J’essaie de ne pas me laisser impressionner par la personnalité du sujet pour réaliser un portrait qui évite l’écueil de la littéralité. Le dispositif technique que j’utilise actuellement participe de l’enfermement du sujet, et a un rôle fondamental : l’utilisation des néons comme éclairage permet d’avoir une lumière équilibrée et continue qui m’oblige à me tenir proche du modèle. Celui-ci, coincé contre un fond, encadré par deux néons et face à moi, n’a plus la possibilité de bouger et c’est une première étape vers cette situation scellée nécessaire au portrait. Dans cette impasse, il ne reste plus que quelques points sur lesquels travailler, le point principal étant le regard de la personne. Je dirige la personne verbalement et manuellement : c’est un peu comme une lutte qui s’engage avec le sujet photographié, et c’est parce que celui-ci ne se sent plus tout à fait en sécurité qu’il abandonne le contrôle de son image et devient une surface sur laquelle il est possible de travailler. Le temps de pose étant assez long, cette phase se déroule comme en apnée et le déclenchement de l’obturateur s’effectue tous les muscles bandés, d’ou violence ?

Comment définis-tu ta pratique du portrait ?

Elle se nourrit d’une réflexion sur le genre en tant que tel, parmi mes influences, il y a Richard Avedon, Irving Penn, Sally Mann mais aussi des photographes moins connus comme Hermar Lerski ou Kasimir Zgoréki, ou encore des peintres comme Lucian Freud. Le portrait photographique contemporain m’intéresse aussi mais Rineke Dikjstra plus que Charles Fréger. Ce qui me touche, c’est le lien qui existe entre ces images et une histoire personnelle qui font de ces portraits autre chose qu’un concept parfaitement illustré.

Le fait qu’en photographie la technique soit sensuelle, joue aussi beaucoup dans l’élaboration de mes images. Pour la série les coulisses de la mode , les images découlent d’une réponse technique apportée au problème de la foule qui s’active en coulisse. En déréglant mon flash j’ai trouvé le moyen d’isoler des individus qui passaient afin d’en faire le portrait.

Enfin, ma pratique se définit aussi par rapport à une situation de l’image dans les médias français, ceux-ci sont de moins en moins enclins à accepter des portraits situés à la lisière de plusieurs domaines. Le nombre de journaux avec lesquels j’ai envie de travailler ne cesse de se réduire. De plus, tout comme les photographies de certains reporters, mes images ont récemment suscité l’intérêt de collectionneurs et cela a aussi contribué à modifier le rapport que j’avais avec mon travail de commande pour en faire autre chose qu’une simple profession. Au final, je m’oriente de plus en plus vers une pratique réflexive du portrait d’où découle le versant « personnel » de mon travail.

A ce propos, comment en es-tu venu à la série sur les trentenaires ?

D’une pratique circonscrite au portrait de presse, je me suis petit à petit aventuré dans les territoires d’un travail plus personnel, toujours lié au genre du portrait. Ce genre étant l’interface entre ma profession et un univers plus intime forcément marqué par une histoire singulière. Aujourd’hui, les frontières entre ces deux pratiques du portrait tendent à devenir de plus en plus poreuses et cela modifie aussi les enjeux liés au travail de commande. Il ne s’agit plus d’un moment refermé sur l’instant de la prise de vue, les perspectives s’ouvrent pour inscrire l’image dans un travail plus global où les questionnements intimes sont clairement identifiés comme partie prenante du processus. Les blocages, les omissions, les restrictions, tout ce dont j’avais remarqué la récurrence sont maintenant réutilisés pour borner un champ d’investigations d’où ressort un nouveau type d’images. Les portraits de ma génération sont de celles-ci, et cette série, basée sur une modification des paramètres techniques (le changement d’appareil), appliquée à une catégorie sociale (les trentenaires), n’est pas sans soulever chez moi un certain nombre de questions.

Il s’agit en effet d’une expérience limite qui consiste à essayer de donner un visage à ce qui n’en a pas, ça n’est ni un inventaire réalisé sur le mode d ’Hommes du XXe siècle d’Auguste Sander, ni un document. D’une simple constatation : je n’arrive à photographier les gens au 6x7, en couleur, avec un petit peu de champ, qu’à condition que ce soient des gens de ma génération ou alors plus jeunes ; j’ai réalisé une série, sans m’acharner sur le point obscur du pourquoi. J’accueille simplement cette contrainte que je sais liée à mon histoire singulière et je m’appuie dessus pour réaliser des images. C’est pour cela que l’on peut qualifier cette série de personnelle.

Quels sont tes projets ?

Revenir à une pratique du noir et blanc qui sorte cette technique des ornières de l’esthétique photo-club et publier un livre sur ce travail « personnel » auquel il va bien falloir que je trouve un autre qualificatif, vu qu’il sera rendu public !



Aurélien Mole 2004©