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Rencontres d’Arles 2006


Raymond Depardon fait partie de cette génération de photographes qui a vécu la transition du photojournalisme héroïque à la crise dont ce milieu peine à se relever. Ayant appris le métier sur le tas tandis que Robert Capa en était la figure tutélaire, Depardon à vécu cette crise de manière très intime. Son travail d’enregistrement de l’événement s’est donc rapidement doublé d’un doute existentiel puis d’un pessimisme profond quant à la capacité des images à changer quoi que ce soit. Loin de garder ses réserves hors champ, Depardon en a fait la base de son travail. Ayant couvert des évènements violents (Guerre du Liban), tragiques (la famine au Biafra), Depardon s’est aussi intéressé à des faits d’une temporalité différente. Parmi ceux-là, on retiendra la campagne présidentielle de Valery Giscard d’Estaing, l’hôpital psychiatrique de San Clemente et un séjour à New York. La très forte subjectivité dont il a toujours fait preuve semblait donc être le gage d’une certaine cohérence pour le vaste programme des trente-septième Rencontres d’Arles. Malheureusement, le festival est à l’image de son catalogue, un pavé coloré, dont le contenu semble fonctionner selon une dynamique de la saturation.

Entre les prix des Rencontres, les différents choix de Depardon, les treize expositions de musées et d’institutions intégrées au festival ? Arles compte cette année près de soixante expositions. Au milieu de cette surenchère pas très « less is more », le regard de Depardon s’avère fortement dilué. Néanmoins, le « je », quasi-marque de fabrique au travers de laquelle il a toujours exprimé sa subjectivité de photographe n’est pas absent. Il vient en effet ponctuer chaque panneau explicatif placé à l’entrée des expositions où, tel un professeur des écoles, le photographe semble distribuer les bons points. Pour le reste, on retrouve sa présence dans le portrait chinois que constitue la somme de ses invités présentés dans trois catégories distinctes : les influences, les compagnons et les émergences.

Les influences sont avant tout américaines ; elles sont l’occasion de voir une sélection de magnifiques tirages issus de différentes collections nationales. Cette compilation haut de gamme d’images de petits formats est l’occasion d’apprécier un savoir faire proprement photographique recentré sur les qualités du médium. L’artisanat du tirage y produit des objets d’une grande tactilité que le numérique peine encore à égaler. C’est d’ailleurs l’un des gros reproches que l’on peut faire au festival : les expositions donnent l’impression d’avoir été choisies sur livres. Un peu à la manière du festival Visa pour l’image seul le sujet prime. Ainsi, un travail comme celui de Philippe Chancel sur la Corée du Nord fait un bel ouvrage [1], mais les tirages, d’un format trop grand pour la définition de son boîtier numérique, sont d’une qualité décevante. De même, une partie des photographes invités est présentée sous la forme d’un diaporama numérique qui tend à niveler les qualités des images. Les Rencontres donnent l’impression de ne s’être jamais vraiment posé la question du statut de l’objet photographique. Dans la majorité des cas, la photographie est considérée comme un objet autonome et, à ce titre, capable d’être accroché partout. Cependant, ce statut d’objet est comme contredit par le peu de cas fait des qualités intrinsèques de certains tirages. A peu d’exceptions près, l’horizon contextuel de la photographie semble alors se limiter à l’ordre qu’impose un travail en série. Au final, on visite les Rencontres comme on feuilletterait un magazine, les annonceurs ayant même une exposition consacrée à la photographie publicitaire ! En rupture de ce festival mis en page plutôt qu’accroché, Sophie Ristelhueber est la seule à considérer le lieu dans lequel elle expose. En présentant sous forme de papier peint de grandes impressions où elle intègre des images de cratères à ses photographies de paysage, elle crée un espace agrégatif étrange. La trace de l’explosion qui occupe le premier plan distord la perspective des images qui sont parfois collées dans l’angle des pièces de l’appartement où se déroule l’exposition.

Dans la section consacrée aux compagnons de routes de Raymond Depardon, on trouve majoritairement des photographes de terrain travaillant en noir et blanc. Du reporter de guerre disparu (Gilles Caron) au Paparazzi dont le dispositif d’exposition trahit la médiocrité des images au profit de l’anecdote, cette section est celle où se dessine le portrait le plus intime du directeur du Festival. Humaniste, il est soucieux de présenter des photographes auquel il est lié affectivement, mais la qualité des travaux n’est pas toujours au rendez-vous. Ainsi, on préférera les petits tirages de David Burnett sur la campagne présidentielle de 1974 ou les photographies sur les strip-teaseuses de foires de Susan Meseilas aux grandes images de Guy le Querec ou aux portraits Géo -humanistes de Jean-Marc Durou.

La dernière section intitulée « les émergences » se veut prospective et présente un ensemble de travaux récents. Plus proche d’une veine documentaire, elle se distingue de la génération précédente par une distance vis a vis de leur sujet, par l’utilisation des trucages numériques et surtout par un usage systématique de la couleur. Les sujets abordés touchent à l’actualité récente ou à l’observation de la société française. Qu’il s’agisse du sort des immigrés, de leur trajet jusqu’en Europe (Olivier Jobard) et de l’esclavage domestique qui s’ensuit parfois (Raphaël Dallaporta), Depardon montre ici son attachement pour les sujets de société hexagonaux. L’ombre des Etats-Unis plane cependant, dans un travail comme celui de Gilles Leimdorfer, où le pays est sillonné à la manière d’un road movie américain. D’autres part, à l’espace Sainte-Trophime, les photographies de Cornell Capa sont confrontées aux images de la commande faite à Sébastien Calvet sur les hommes politiques des Bouches-du-Rhône. Le rapprochement est édifiant, entre ces deux photographes appartenant à deux pays et à deux générations différentes c’est la possibilité d’un monde habité de héros qui a disparu. Est-ce propre à la société française ou bien est-ce une question d’époque ? La question reste en suspend, on peut seulement constater qu’à l’ampleur des images de l’américain répondent les photographies sans envergure du français.

De ce festival, il faut surtout retenir la présence de Paul Graham dont la série American Night fait un usage particulièrement fin des qualités propres à la photographie. Surexposant des images de banlieues américaines où erre une population noire de déshérités, le photographe dissous quasiment la vision du problème des minorités dans un blanc laiteux. Mais à nouveau l’accrochage peine à rendre la cohérence du livre [2] dont sont issues ces images. Dans celui-ci, la succession des pages quasiment blanches est brusquement interrompue par l’image en couleur d’une maison de la classe moyenne ou d’un sans domicile fixe noir dans le soleil couchant. Ce que l’on distinguait à peine surgit avec d’autant plus de force dans sa boursouflure ou dans sa tragédie. Autre travail remarquable : la rétrospective consacrée au photographe sud-africain David Goldblatt qui a documenté l’apartheid sa vie durant. L’évolution de ces images sur une trentaine d’années est très significative des changements opérés dans son pays mais aussi dans le domaine de la photographie. D’une confrontation très directe avec son sujet lorsqu’il traite des mineurs noirs, il évolue vers plus de distanciation. Ainsi, sa dernière série montre des annonces peintes sur des rochers et ceux qui en sont les auteurs : des noirs cherchant un petit travail.

La sélection de Depardon reste exclusivement centrée sur une pratique de la photographie comprise comme témoignage. Si certains photographes utilisent le médium de manière plastique, il n’y a pas d’artistes dans les choix du directeur du festival. Il faut alors se tourner vers les prix des Rencontres qui viennent combler ce manque en présentant différents travaux choisis par quatre nominateurs francophones [3]. Parmi ces photographies retenons celles d’Olaf Breuning qui compose des mises-en scène grotesques à destination de l’appareil photographique, les images d’Alessandra Sanguinetti qui suit deux petites filles dans le monde onirique de l’enfance et Thomas Mailaender qui photographie des personnes en train de tenir sans joie des objets trophées de tailles démesurées.

Au final, on abandonne vite l’idée de dégager un quelconque axe théorique sur la photographie dans cette édition 2006. Ce festival qui se veut « transversal » se pense donc à la manière d’un patchwork plutôt que d’une composition. On a parfois l’impression que certaines expositions sont réalisées ici pour atteindre cette augmentation du nombre d’évènements sur laquelle le festival communique. Cette importance du chiffre induit que les Rencontres se conçoivent comme la somme des différentes personnalités, parfois antagonistes, qui les constituent. Malheureusement, cette année, Depardon en est une parmi d’autres.

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[1DPRK , Philippe Chancel, Thames & Hudson.

[2American Night , Paul Graham, Steidl Publishing

[3Alain d’Hooghe, Yto Barrada, Abdoulaye Konaté et Marc-Olivier Wahler.



Aurélien Mole 2006© courtesy Art21