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Academia

Qui es-tu ?

Second volet d’un cycle d’exposition qui en connaîtra trois, Academia fait suite à Artempo , exposition présentée pendant la biennale de Venise 2007 au palazzo Fortuny, et qui s’était distinguée tant par la grande qualité des œuvres et objets de toutes époques réunis pour l’occasion, que par une scénographie très spécifique, renouant avec le cabinet de curiosités [1]. Ce projet, initié à l’origine par l’antiquaire et collectionneur Axel Vervoordt et le commissaire d’exposition Jean-Hubert Martin, se poursuit ici sous les seuls hospices du premier.

Reprenant le modèle vénitien, Axel Vervoordt a choisi d’exposer sa collection dans un monument historique, qu’il exploite quasiment tel quel, reprenant les œuvres déjà présentes en y ajoutant les siennes. L’espace est donc volontairement surchargé, rompant cette fois-ci encore avec l’accrochage paradigmatique dans un white cube.

Concernant le savoir-faire et la mise en exposition, on reconnaît ici la griffe Axel Vervoordt dans le désir de créer une ambiance, une atmosphère, qui immerge le visiteur dans l’intimité de sa collection. Dès l’accueil en effet, on est surpris d’entrer dans un petit pavillon installé dans la cour de l’Ecole des Beaux-Arts et qui fonctionne comme une introduction à l’exposition à venir. En effet, plus qu’une simple billetterie, Axel Vervoordt y a installé une librairie, petite pièce circulaire parée d’une bibliothèque de bois sombre sur laquelle sont alignés des ouvrages et les catalogues de ses expositions mais aussi des moulages des œuvres présentées dans l’exposition. Le tout baigné d’une musique « lounge », qui tranche complètement avec le milieu estudiantin alentour. Le surgissement dans une bâtisse provisoire d’un décor luxueux et privé, qui plus est au sein d’un espace public, souligne assez le souci d’imposer d’emblée l’univers du collectionneur, décomplexé de son goût petit-bourgeois afin d’inviter le visiteur à partager sa petite fantasmagorie [2] personnelle. L’ombre d’un des Esseintes [3] plane donc sur l’exposition qui s’ouvre dans la Chapelle des Beaux-Arts. Si l’on peut sourire de cette mise en scène préalable, force est de constater qu’elle fait écho à l’exposition dans laquelle Axel Vervoordt ménage au fond de la chapelle un coin salon-bibliothèque, dans lequel le visiteur peut s’attarder sur un bon canapé pour profiter cette fois-ci de l’ensemble magnifique d’œuvres au mur, sur les étagères et sur une grande table au milieu de l’alcôve. Dans la nef, un système de grilles suspendues permet de superposer devant les tableaux et les plâtres accrochés au mur les œuvres, pour la plupart contemporaines, du collectionneur.

L’originalité, si l’on peut dire, des œuvres qui cohabitent avec la collection d’Axel Vervoordt, tient au fait qu’elles sont toutes des copies. En effet, la Chapelle des Beaux-Arts est l’héritage direct d’une conception classique de l’enseignement artistique. En temps normal, on y trouve un ensemble de copies d’œuvres majeures : un moulage de la statue équestre de Bartolomeo Colleoni de Verrocchio par exemple trône devant une copie du Jugement dernier de Michel Ange, qui domine de toute sa hauteur une rangée de gisants médiévaux et de moulages florentins. Tous ces moulages servaient alors de modèle pour des aspirants artistes incapables de payer le traditionnel et incontournable voyage à Rome [4]. Le coup de force de l’exposition est d’avoir utilisé ce lieu pour montrer des œuvres et des objets curieux, en prenant soin d’effacer le plus possible les distinctions entre original et copie. Mais plus que la thématique revendiquée ? l’enseignement et la transmission d’un savoir académique, l’exposition explore en fait pour une large part la représentation du corps et le portrait, qu’il soit intime (Nan Goldin, Louise Bourgeois, Richard Avedon ?), ou mythique et idéalisé (des Vénus, des fragments de torse, Jack Pierson, Hans Op de Beeck ?), sans oublier la somptueuse collection de têtes sculptées du néolithique à l’antiquité tardive rassemblées dans la bibliothèque. La thématique ne demande ainsi qu’à s’oublier dans le foisonnement des œuvres. Ici et là, des personnages traversent les siècles (la Sainte-Marie d’Orlan), et des récits se rejouent (le Noli me tangere d’Erszébet Baerveldt), Axel Vervoordt préférant visiblement des œuvres contemporaines faisant bon usage de la référence ? surtout ancienne ? plutôt que de l’appropriation proprement dite de canons modernistes (Levine, Sturtevant, Bildo etc.) qui aurait été pourtant plus proche, dans la manière, des copies de la Chapelle des Beaux-Arts. Le choix des œuvres mises en regard des copies interroge finalement très peu cette question de la réplique proprement dite ? pourtant archi-présente dans l’art contemporain. Il est ainsi dommage que les enjeux théoriques sur le choix des œuvres par rapport aux copies ne soient pas vraiment soulevés. En ne tenant quasiment pas compte de la fonction de la Chapelle des Beaux-Arts comme lieu dédié à la copie, Axel Vervoordt utilise celui-ci comme un décor pour sa collection. Ce parti-pris replie Academia sur une compréhension partielle, voire partiale, de la copie identifiée seulement comme un élément central de la formation artistique alors que nombre d’artistes contemporains la revendique comme un acte créatif en soi.

L’intérêt de l’exposition, qui devient avec ce deuxième opus un véritable modus operandi, tient à l’originalité de l’accrochage et à l’émerveillement que suscite le rassemblement d’autant de pièces remarquables. Academia prolonge ainsi l’exposition Artempo sans parvenir à renouveler l’effet de surprise de la première édition. Elle instaure une forme d’exposition qui rompt avec l’esthétique du « white cube » au profit de celle que l’on pourrait appeler « charged cube ». Cependant, on aurait aimé que cette substitution d’un espace neutre par un espace surchargé ne soit pas qu’un dispositif d’exposition. Bien sûr, on ne peut pas reprocher à Axel Vervoordt l’impossibilité de renouveler le style de sa collection à chaque présentation et en fonction des thématiques abordées. Quoi qu’il en soit, à la question du « qui es-tu ? » qui apparaît dans le titre, nul besoin d’aller chercher des réponses au fronton de l’académie platonicienne, mais bien plutôt dans les rêves languides et fortement théâtralisés d’un collectionneur-designer de l’époque contemporaine.

Garance Chabert et Aurélien Mole

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[1Voir à ce sujet notre compte-rendu dans Art21 , « Artempo vs Séquence 1 », n°14, automne 2007, p. 60-62. La presse spécialisée dans son ensemble rendit compte de l’exposition avec enthousiasme.

[2Cf. Walter Benjamin, « Paris, capitale du XIXe siècle », Paris, Ed. Allia, 2003, p. 25-29.

[3Voir à ce sujet notre compte-rendu dans Art21 « Le voyage intérieur » exposition réalisée par Alex Farquharson et Alexis Vaillant, n°6 mars-avril 2006, p.50-54.

[4La Villa Médicis étant elle aussi une survivance de cette conception classique de l’enseignement artistique.



Garance Chabert & Aurélien Mole 2008© courtesy Art21