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Manifeste pour un art d’après le renversement de l’éternité

(avec Julien Tiberi)

Aurélien Mole et Julien Tiberi
Fondation Hippocrene, Paris.


L’exposition comme champ magnétique : des forces sourdes semblent s’être activées ici. Les œuvres mises en scène en duo par Julien Tibéri et Aurélien Mole à la fondation Hippocrène s’attirent ou se repoussent tels des aimants. Elles dessinent autour d’elles un territoire qui, aussitôt franchi, semble vous soumettre à une micro-puissance : gravitationnelle, centrifuge, tellurique. Est-ce par son effet que le fétiche Kongo a perdu ses fiches de métal, plantées par Aurélien Mole dans le socle qui le supporte en une guirlande finalement décorative, dépourvue désormais de tout pouvoir ésotérique ? Est-ce par leur magie que le tribunal s’est finalement vidé de son accusé, qui ne laisse derrière lui qu’une abstraction de formes (Le vide, Julien Tibéri) ? Par quel rituel l’homme solennel emprunté au photographe des années 20 August Sander s’est-il transformé en mâle tatoué, avec sa fleur d’abstraction sur le visage dessinée par Aurélien Mole, empruntée au maquillage d’une autre modèle du maître allemand ? D’étranges phénomènes se mettent ici en oeuvre, et des affinités électives se dessinent entre les pièces au-delà de la raison. Ainsi du Fuori Fuoco de Julien Tiberi, confronté à the Individualist d’Aurélien Mole. Un micro s’affole au sol, tournant en rond. Il est accompagné de la diffusion sonore d’un extrait du film Deconstructing Harry, où un réalisateur, incarné par Woody Allen, devient flou à force d’angoisse. Comme le micro perd de sa netteté sous l’effet de la vitesse rotative, se dessine en palimpseste cette métaphore, d’une réalité en quête de juste définition. Et peut-être, en sous-texte, une interrogation sur le rôle du créateur aujourd’hui. Fuori Fuoco… Ce titre qui signifie flou, mais aussi hors champ, ou plus littéralement encore « hors du feu » (car l’étymologie a aussi ses aptitudes magnétiques), pourrait tout aussi bien s’adapter à l’Individualiste de Mole, inspiré par un film de King Vidor évoquant une figure d’architecte à la Frank Lloyd Wright : il s’agit d’un portrait de Gary Cooper qui attire à lui un fil à plomb, comme s’il était ainsi pointé du doigt en accusé. En hors champ, justement, la position ambiguë de l’acteur vis-à-vis du maccarthysme. Deux individus pas très nets.
Plus loin, c’est une force quasi-spiritiste qui est mise en branle. Dans un dessin de la série Salon, Julien Tiberi a immiscé dans une gravure au style imité du XIXe ce qui pourrait être l’apparition d’une œuvre du siècle suivant : un cercle lumineux, qui semble surgir de l’image pour se poser virtuellement au mur par la grâce d’Aurélien Mole. Même voyage à travers les temps, entre la gravure d’aurore boréale arrachée au siècle romantique pour finir dans une boîte courbe de verre sablé, qui ne la laisse apparaître qu’en partie (Het Noorderlicht, Aurélien Mole) et The Sound of the Sound of Science (Julien Tiberi) : d’un aquarium gelé, surmonté d’un poste de radio de 1937, surgit le son d’un film de Painlevé, « Images mathématiques de la quatrième dimension ». L’artiste l’a réenregistré sous l’eau. Toutes les temporalités sont brouillées. Uchronie déboussolée, jetlag conceptuel…
Il y a quelques années, André Breton et Philippe Soupault écrivaient dans Les champs magnétiques, justement : « Ce soir, nous sommes deux devant ce fleuve qui déborde de notre désespoir. Nous ne pouvons même plus penser. ( …) Mon cher ami, pourquoi ne voulez-vous plus rien dire de vos souvenirs étanches ? L’air dont hier encore nous gonflions nos poumons devient irrespirable. Il n’y a plus qu’à regarder droit devant soi, ou à fermer les yeux : si nous tournions la tête, le vertige ramperait jusqu’à nous ». C’est le vertige justement que Mole et Tiberi ont choisi, celui d’autres temps affolés.

Emmanuelle Lequeux