Suivre la vie du site RSS 20.Plan du site
Espace privéSPIP

Lo Sfumato


La postérité de Léonard ne se mesure pas au nombre d’œuvres qu’il a laissé. En effet, hormis une quinzaine de peintures, il ne reste rien des réalisations qui ont occupé la plupart de son temps à l’exception des mentions qui en sont faites dans les nombreuses notes rédigées par lui-même. La plupart n’ont pas dépassé le stade du projet mais on sait cependant que Léonard consacra une partie de son temps à réaliser des machineries complexes pour animer des fêtes données par les différents souverains auprès desquels il était allé chercher protection et financement pour ses recherches. Homme aux talents multiples, Léonard impressionne par sa capacité de synthèse et l’étendue de ses connaissances. Si celles-ci ne sont pas toutes approfondies, ses champs d’intérêt sont étonnamment vastes pour un homme de son temps. Pour ces raisons, il est intéressant de considérer Léonard comme le point de conjonction des disciplines extrêmement différentes que son insatiable curiosité lui fit aborder. Si l’esprit de Léonard de Vinci ressemble aux notes qui nous sont parvenues, on peut supposer que l’organisation de son esprit ne devait pas se constituer en un ensemble de disciplines closes sur elles-mêmes. Cette perméabilité permet d’imaginer une saisissante continuité entre sa peinture, ses expériences, les inventions qu’il réalisa dans le cadre de fêtes ou ses travaux d’ingénierie.

Le sfumato est l’une des technique picturale que Léonard amena à un point d’accomplissement inégalé jusqu’alors. Ce terme désigne cependant deux choses distinctes ayant toutes deux rapport avec des problèmes de transition. D’une part, il s’agit de ce que l’on appelle aussi la perspective atmosphérique. Ainsi, dans une peinture, le paysage qui est représenté s’éclaircit au fur et à mesure de son éloignement. Cet effet d’optique que l’on peut constater par soi-même en regardant par beau temps une chaîne de montagne est dû à une légère opacité de l’air qui couvre d’un voile éthéré les objets les plus éloignés de nous. L’apport de Léonard est sensible dans la fluidité de cette progression vers les blancs qu’il réalisa en expérimentant de nouvelles combinaisons de pigments et de liants. Cette qualité de transition qui s’applique à d’autres parties du tableau, est aussi désignée sous le même terme de sfumato. Elle est notamment présente dans les représentations picturales que Vinci fit de la figure humaine dont le contour n’est pas constitué d’un trait, ce qui aurait pour conséquence de la détacher du fond, mais d’une zone vaporeuse qui amalgame le personnage et l’arrière plan. Cet effet trouve sa source dans les nombreuses observations que Léonard fit sur la lumière.

Lo Sfumato part de l’idée de réaliser une exposition à partir d’un effet. En repensant à l’organisation de l’esprit de Léonard, on peut concevoir que le sfumato n’était pas limité à un usage strictement pictural et que ces questions de transitions circulaient ainsi dans d’autres champs de connaissances. L’effet qui sous-tend l’exposition ne se cantonne pas à des problèmes de peinture dans les limites desquels il se figerait sous la forme d’un thème. Bien au contraire, Lo Sfumato est l’occasion d’expérimenter une autre façon de réaliser une exposition.

Le principe sur lequel s’appuie l’exposition est relativement simple. Des voiles semi transparents sont tendus entre des colonnes et délimitent des espaces dans lesquels sont installées des œuvres. La définition des objets placés dans l’exposition est sujette au nombre de voiles que le regard doit traverser. L’autre principe organisateur de l’exposition est le choix de travaux ayant des rapports, même ténus, avec la mémoire sous la forme du souvenir, du récit, de la stratification ou encore de la commémoration. En effet, le sfumato et la mémoire représentative procèdent tous deux par une dissolution des lointains : dans les deux cas, les détails éloignés perdent de leur définition. Selon le principe de la courbe de l’oubli retranscrite une première fois par le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus (1850-1909), la mémoire effectue un tri permanent d’informations et n’en retient qu’une partie. Cette partie retenue est sans cesse réorganisée, perdant en détail ce qu’elle gagne en synthèse. La dégradation des souvenirs est le travail nécessaire de la mémoire, et les déboires d’un personnage aussi fascinant que le héros hypermnésique de la nouvelle de Borges Funès ou la mémoire montrent bien ce qu’il en serait si l’Homme était incapable d’oubli. Ainsi, Lo Sfumato aborde sous plusieurs angles le sujet du souvenir en tant que matériau constituant de la mémoire.

Dans le travail de Steve Veloso, l’anamnèse est le point de départ de machineries inconstantes dont le but est la représentation d’un souvenir général ou précis. Souvenir de la baie de Rio , est une structure de métal et de verre soutenant une machine à fumée qui crachote son brouillard sur une lampe clignotante de couleur bleue. L’effet reproduit renvoie précisément à la brume qui envahit la baie de Rio peu avant l’aube et qui masque par intermittence les signaux que le phare adresse aux bateaux. Le mirage fascinant de ce paysage miniature contraste avec le mécanisme poussif qui en est la source et c’est cette même discordance volontaire que l’on retrouve dans la seconde pièce, Sans titre (2008), présentée dans l’exposition. Cette fontaine, dont le son circule dans tout l’espace, ne renvoie pas à un souvenir précis de l’artiste. Au contraire, les réglages minutieux effectués à partir de matériaux usuels, retranscrivent très précisément le son d’un ruisseau tel qu’il serait possible de l’entendre en pleine montagne. Ainsi, les yeux fermés, penché sur le sceau et la structure de mousse qui reçoit le jet d’eau, l’illusion auditive n’est que plus palpable.

Dolorès , de Charlotte Moth, est une œuvre qui se modifie en fonction des lieux où elle est présentée. Seul l’ensemble de textes que l’on peut lire et entendre reste inchangé, la structure nivelée et la collection d’images qui est projetée dessus s’adaptent à chaque exposition. Pour Lo sfumato , l’artiste a décidé de scinder Dolorès en deux parties. Sur l’une, le visiteur était invité à prendre le texte sous sa forme imprimée, sur l’autre, un ensemble hi-fi diffusait celui-ci sous forme d’une lecture. La ruine moderne est au cœur des textes de Charlotte Moth : des descriptions de lieux à l’abandon accompagnent les photographies d’architectures et d’espaces publics démodés. La structure de plâtre qui donne à l’installation son aspect monumental évoque par ses volumes complexes un bâtiment dont il ne subsiste plus trace de la fonction.

En général, le travail de Niels Trannois procède d’une reproduction peinte de sujets empruntés à différents registres iconographiques. Le symbolisme rencontre l’art primitif, le cinéma croise le kitsch californien, la science côtoie les arts appliqués, etc. La finesse de ces accumulations d’images vient au niveau des sutures qui font tenir l’ensemble. À la manière d’un sfumato, la technique picturale de Niels Trannois, qui mêle glacis, réserves, coulures, fondus, coutures et collages, lui permet d’effectuer des transitions délicates. Pour Lo Sfumato , il a réalisé une peinture sur un voile de soie qui s’inspire des parois de l’exposition . Meeds in Riot est un grand paysage aérien d’apparence épurée se déployant autour d’un cerbère issu d’une gravure de Hap Grieshaber.

Dans les deux œuvres de Raphaël Julliard présentées dans l’exposition, il est question du souvenir. Engagé dans un tour du monde, Raphaël Julliard a continué de produire des pièces au jour le jour hors de son atelier. Les objets réalisés dans ces conditions précaires ont été rassemblés dans différents cartons correspondant chacun à une étape du voyage. Ceux-ci ont ensuite été envoyés par la poste au curateur de Lo Sfumato qui a décidé de les ouvrir un par un à chaque fois que l’artiste serait amené à montrer son travail. En attendant ces événements, le commissaire a demandé régulièrement à l’artiste de se souvenir du contenu des cartons non ouverts. La dernière liste faite de mémoire est exposée en même temps que le contenu des colis auquel elle se réfère.

Durant ce même voyage, Raphaël Julliard est allé photographier la pompe qui commande le niveau d’eau du lac salé sur lequel est construit la Spiral Jetty de Robert Smithson. Il souligne ainsi les liens qui unissent la visibilité de cette œuvre d’art emblématique du mouvement Land Art qui avait été engloutie sous les eaux trente années durant, à un bâtiment industriel construit pour d’autres raisons. A chaque baisse du niveau des eaux, la Spiral Jetty émerge des profondeurs et vient remplacer les souvenirs photographiques réalisées lors de sa construction.

Les objets que réalise Julien Tiberi évoquent les « bidules » qui peuplent les arrières plans des films d’anticipation. Non pas tant dans leur dimension de décor de cinéma, mais plutôt pour la fonction qu’ils occupent dans ces univers fictionnels. Les potentialités de ces objets dont l’usage nous est inconnu semblent immenses bien que leurs fonctionnements techniques nous soient ésotériques. Ainsi, les deux œuvres présentées dans l’exposition se réfèrent au cinéma.

Omaggio à Wallace « Suitcase » Jefferson , est un monument qui commémore un événement qui n’a pas eu lieu : le premier vol d’une équipe de cosmonautes noirs dans l’espace en 1957.

Réalisé pour Lo sfumato , comme projet in situ, la sculpture Fuori fuoco renvoie l’espace d’exposition à son apparence. Reprenant une ligne du dialogue du film « Deconstructing Harry » de Woody Allen, dans lequel, un des protagonistes se voit devenir flou à la suite de problèmes liés au stress.

Si une technique perfectionnée par Léonard de Vinci, sert ici de point de départ à une réflexion sur les possibilités d’un display contraignant, un autre personnage pourrait être considéré comme l’autre paradigme de Lo Sfumato . Il s’agit de Nicolas Machiavel qui rencontra sans doute le peintre au palais ducal d’Urbino dans la cour de Cesare Borgia en 1502.

Le Prince (1513), que Nicolas Machiavel dédie au « magnifique Laurent de Médicis », est un ouvrage dont les vingt-six chapitres sont consacrés à l’administration d’une principauté. Chaque conseil s’appuie sur une série d’exemples historiques et contemporains d’un auteur qui ne semble jamais se départir de son pragmatisme. Deux principes président à toute destinée princière : la Fortune (Fortuna) et la Vertu (Virtu). Sous le terme « Fortune » Machiavel regroupe tous les aléas heureux ou malheureux susceptibles d’encourager ou d’interrompre l’exercice du pouvoir. La Vertu, ici détachée de toute connotation morale, est le principe organisateur qui permet de gérer les conséquences de la Fortune de manière profitable ou, du moins, préjudiciable à minima. Partant de ces constatations, il serait intéressant d’analyser les modes de réalisation d’une exposition à la lueur des écrits de Machiavel. On pourrait donc relire Lo Sfumato comme une combinaison d’effets de Fortune et de décisions vertueuses.

Dans l’élaboration du projet, la Fortune est d’abord survenue sous la forme des contraintes liées au lieu de l’exposition. En effet, le hall d’entrée de la maison des étudiants qui avait été choisi pour accueillir Lo Sfumato en l’absence d’autres institutions disponibles à Sassari, présentait une neutralité standardisée, pour le moins éloignée des recherches de la sécession viennoise. C’est en effet en 1902 que le bâtiment de Joseph Maria Olbrich définissait les bases du « Cube Blanc ». Ici, la Fortune imposait donc un vaste hall ponctué de quatre rangées de larges colonnes espacées d’à peu près 7 mètres dont le sol couvert de dalles était distant de 2,70m d’un faux plafond en plaques ignifugées. En réponse, la Vertu a affirmé qu’il était tout à fait possible de faire une exposition dans ce type d’espace à condition de ne pas feindre de l’ignorer. En ce sens, deux décisions ont été prises pour imposer l’exposition à ce lieu : produire un « objet exposition » et inviter Olivier Soulerin.

« L’objet exposition » se caractérise par un mode d’existence distinct du lieu dans lequel il est présenté. Ses limites ne se confondent pas avec celles de l’espace dans lequel il prend place. A la manière du Jardin Théatre Bestiarium de Rüdiger Schöttle ou plus récemment de la plateforme de Offshore de Jean-Max Collard, ces expositions offrent au spectateur un point de vue distancié sur les objets qu’elles exposent [1]. En tendant des voiles autour des œuvres, Lo Sfumato délimitait un territoire obéissant à ses propres règles, évoquant les principautés dont Machiavel parle dans son livre. Espace autonome, il soulignait assez la volonté de l’exposition de se penser par rapport au lieu plutôt que pour celui-ci.

Tandis que ce premier mouvement visait une distinction avec l’espace environnant, la seconde proposition prenait paradoxalement la forme d’une inclusion de celui-ci au sein de l’exposition. Cette autre décision vertueuse pour négocier avec le hall d’entrée de la maison des étudiants de Sassari a consisté en une invitation faite à Olivier Soulerin dont le travail recouvre les frontières mouvantes de ce que l’on peut appeler « la peinture étendue ». Sous cette appellation, on regroupe différents travaux ayant à voir avec une tradition picturale abstraite s’appliquant de préférence à l’espace plutôt que de se limiter à la toile. L’une de ses interventions a été de créer au plafond six îlots de dalles manquantes. Le quadrillage laissé par les douze plaques [2] substituées composant chaque îlot était recouvert de peinture isotone. Au final, deux îlots bleus, deux îlots roses et deux îlots verts, reliés par paire de couleur à l’aide d’un chemin traversant parcouraient en tout sens le quadrillage des dalles laissées en place. Avec les plaques enlevées du plafond, Olivier Soulerin a réalisé une pile soulignée par une structure en bois dont les dimensions correspondaient à un autre quadrillage présent dans l’espace ; celui du sol. Ainsi, avec Plano , la proposition d’Olivier Soulerin effectuait non seulement une transition entre le sol et le plafond, mais elle offrait aussi un parcours dans l’exposition, pour qui s’amusait à relier un îlot à un autre en suivant les lignes colorées.

Si la Fortune est par essence incontrôlable, ses variations perpétuelles peuvent être accueillies positivement pour rendre le projet évolutif. Ainsi, dès l’origine, il avait été convenu qu’au mode d’exposition contraignant répondrait la décision du curateur de ne choisir que la moitié des œuvres exposées ( Dolores de Charlotte Moth, Inframince (Mont-Blanc) de Julien Discrit, Little Ethnology de Raphaël Julliard, Omaggio à Wallace « Suitcase » Jefferson de Julien Tibéri, Souvenir de la Baie de Rio de Steve Veloso et une peinture de Neils Trannois). Dés lors, il revenait aux artistes de proposer une seconde œuvre en fonction de leur interprétation de Lo Sfumato , afin de rentrer dans un rapport dialectique avec le commissaire de l’exposition. Tous ne l’ont pas fait, cependant, la possibilité de ces pièces inconnues reconnaissait à la Fortune la capacité d’être un processus dynamique. De plus, chaque seconde œuvre proposée par les artistes constituait un point de vue supplémentaire sur l’exposition. Charge ensuite au commissaire de l’exposition de réviser ses plans de départ afin de faire cohabiter l’ensemble le plus vertueusement possible !

Dans son ouvrage dédié à Laurent le Magnifique, Machiavel se réfère sans cesse à l’histoire de façon éclairante. Jamais il ne préconise aux Princes d’imiter purement et simplement le passé, mais il propose de le lire en rapport avec le présent. Je tiens donc à citer en guise de générique final une liste des expositions qui ont contribué à la réalisation de Lo Sfumato :

Archaeology of Longing (Archéologie de la Chine)

Commissaire : Sofía Hernández Chong Cuy - Kadist Art Foundation, Paris - 2008

.

Artempo : Where Time Becomes Art

Commissaires : Jean-Hubert Martin, Giandomenico Romanelli, Mattijs Visser, Daniela Ferretti - Palazo Fortuny, Venise - 2007

.

Le Château d’Oiron et son cabinet de curiosités

Commissaire : Jean-Hubert Martin - Château d’Oiron, Oiron - 1993

.

The chicken-and-egg-no-problem wall-painting

Tobias Rehberger - Stedelijk Museum, Amsterdam - 2008

.

Grand Chaos et Tiroir

Commissaires : Claire Moulène et Mathilde Villeneuve - Ateliers des Arques - 2008

.

Jardin Théatre Bestiarium

Commissaire : Rüdiger Schöttle - Confort Moderne, Poitiers - 1989

.

The Man who shot Liberty Valance

Commissariat : La galerie extérieure : Géraldine Longueville et Mark Geffriaud - USA - 2007

( http://www.lagaleriexterieure.com/usa )

.

La Muraille Opaque Grimpe en Quinconce et Inversement

Commissariat : le Bureau/ - Galerie RLBQ, Marseille - 2006

.

Of Mice and Men , Biennale de Berlin

Commissaires : Maurizio Cattelan, Massimiliano Gioni et Ali Subotnick - Auguststrasse, Berlin - 2006

.

Partners

Commissaire : Ydessa Hendeles - Haus der Kunst, Munich - 2003

.

Pick-Up

Commissaire : Guillaume Désanges - Public, Paris - 2004

.

Rétrospective Guillaume Bijl

Guillaume Bijl - Stedelijk Museum voor Actuele Kunst, Gent- 2008

.

Le voyage intérieur Paris-Londres

Commissaires : Alec Farquharson et Alexis Vaillant - Fondation Electra, Paris - 2005

.

---

[1Voir à ce sujet l’article d’Emilie Villez intitulé « Plateform Shows », publié dans le magazine Art 21 n°

[2Correspondant aux douze espaces de l’exposition délimités par les voiles