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Philip K. Dick

le maître du haut château


"-Je me suis permis de montrer cet objet à un certain nombre de mes relations d’affaires, dit Paul, des gens qui partagent mon goût pour les objets historiques américains ou pour des créations artisanales d’une valeur esthétique certaine. (Il ne quittait pas Childan des yeux.) Bien entendu, personne n’avait encore rien vu de pareil. Comme vous me l’avez expliqué, jusqu’à présent on ne connaissait pas de travaux contemporain de cette nature. Vous m’avez également dit, je crois, que vous étiez représentant exclusif ?
- C’est exact dit Childan.
- Vous voulez connaitre leur réaction ?
Childan s’inclina
- Ces gens, dit Paul, ont ri.
Childan ne disait toujours rien.
- Moi aussi, j’ai ri sous cape, sans que vous vous en doutiez, dit Paul, l’autre jour quand vous êtes venu me montrer cette chose. Naturellement, pour éviter de vous faire perdre votre sang-froid, j’ai évité de le laisser paraître ; comme vous vous en souviendrez certainement, je ne me suis guère compromis par ma façon de réagir.
Childan approuva.
Examinant toujours la broche, Paul continua :
- Cette réaction est facile à comprendre. Voici un morceau de métal qui a été fondu jusqu’à devenir informe. Il ne représente rien. il ne comporte aucun dessin, aucune intention. Il est simplement amorphe.
Childan approuva encore
- Cependant, continua Paul, voilà plusieurs jours que je l’examine et sans raison logique il exerce un certain attrait. Pourquoi cela ? me permettrai-je de demander. Je ne vais même pas projeter dans cette bricole, comme on fait dans les tests psychologiques allemands, ma propre psyché. Je continue à n’y voir aucune forme. Mais cet objet participe d’une façon ou d’une autre au Tao. Vous voyez ? (Il faisait des gestes dans la direction de Childan.) Il est équilibré. A l’intérieur, les forces se compensent. Elles sont au repos. Pour ainsi dire, cet objet a fait la paix avec l’univers. Il s’en est séparé et il a trouvé cependant un moyen d’arriver à l’homéostase.
Childan hochait toujours la tête en examinant le bijou, mais Paul l’avait laissé bien en arrière.
- Il n’a pas de wabi, dit Paul, et il ne pourra jamais en avoir (il touchait la broche de son ongle.) Robert, cet objet a du wu.
- Je crois que vous avez raison dit Childan.
Il essayait de se rappeler ce que c’était que le wu ; ce n’était pas un mot japonais - il était chinois. La sagesse, se dit-il. Ou la compréhension. De toute façon c’était extrêmement bon.
- Les mains de l’artisan, dit Paul, avaient du wu ; et ont permis à ce wu de s’infiltrer dans cette pièce. Il est possible qu’il ne sache qu’une chose, c’est que cette pièce le satisfait. Elle est complète, Robert. En la contemplant, nous acquérons nous-mêmes plus de wu. Nous éprouvons la tranquilité associée non à l’art, mais aux choses saintes. Je me rappelle un sanctuaire à Hiroshima où l’on pouvait voir le tibia d’un saint du Moyen-Âge. Cependant, il s’agit ici d’un objet artisanal, et dans l’autre cas, d’une relique. Ceci est vivant dans le présent, du fait que c’est seulement resté. Par cette médiation sur laquelle je me suis largement étendu depuis votre dernière visite, je suis arrivé à identifier la valeur qu’a cet objet, en opposition avec l’historicité. Je suis profondément bouleversé, comme vous pouvez le voir.
- Oui, dit Childan.
- Que cet objet n’ait aucune historicité, ni aucune valeur artistique, esthétique, et qu’il comporte cependant une valeur immatérielle, cela tient du miracle. Précisément parce que c’est une bricole misérable, minuscule, paraissant dénuée de valeur ; cela Robert, tient au fait qu’elle possède le wu. Car c’est un fait, le wu se trouve habituellement dans les endroits les moins imposants ; comme dans l’aphorisme chrétien dans "les pierres rejetées par le bâtisseur". On prend conscience du wu dans des objets de rebut tels qu’un vieux bâton, une boite de bière rouillée abandonnée sur le bord d’une route. Cependant, dans ces cas là, le wu se trouve à l’intérieur de l’observateur. C’est une expérience religieuse. Ici, l’artisan a mis le wu dans l’objet, il n’a pas simplement constaté qu’il contenait le wu. (Il leva les yeux.) Est ce que je me fais bien comprendre ?
- Oui, dit Childan.
- En d’autres termes, cet objet nous laisse entrevoir un monde entièrement nouveau. Il ne s’agit ni d’art, à cause de l’absence de forme, ni de religion. Qu’est ce que c’est ? J’ai longuement médité sur cet objet sans pouvoir le découvrir. Nous manquons évidemment de mots pour désigner un tel objet. Vous avez donc raison Robert. Il s’agit véritablement d’une chose tout à fait nouvelle sur la surface du globe."



Philip K. Dick Le maître du haut château
traduit de l’américain par Jacques Parsons